Thursday, June 17, 2010

Donna Klemm / Artware - Interview 1992



Donna Klemm, the person behind the famous german label Artware, passed away two years ago, on June 17th 2008. In 1992, I made a written interview with Donna through the mail, that was supposed to be published in a french magazine. I made a french translation but for any reason that was never published... I had forgotten that interview and I recently found it in my archives. So here it is.


Présentation

Je vis à Wiesbaden, une jolie petite ville qui se trouve près de Francfort, où je m'occupe d'une société commerciale de distribution par correspondance, Artware Audio, spécialisée dans les musiques alternatives et indépendantes. Depuis fin 1990, Artware est également un label de production sur lequel sept références sont disponibles à ce jour.
Avant de créer Artware Audio fin 1988, je travaillais dans un magasin de disques à Wiesbaden, lui aussi spécialisé dans les musiques indépendantes. C'est grâce à ce travail que j'ai rencontré Uwe Hamm-Fürhölter, qui a été mon associé au début d'Artware Audio, et qui s'occupe à présent du label Artware Provision, consacré à la vidéo. Un jour, il est arrivé avec cinquante exemplaires du double album de Current 93 "Christ And The Pale Queens Mighty In Sorrow". Un contact personnel avec David Tibet nous avait permis de nous procurer cette superbe production qui n'était pas disponible en Allemagne.
Le premier signe de vie d'Artware s'est présenté sous la forme d'une photocopie A4 sur laquelle nous faisions de la publicité pour nos meilleures ventes. À partir de là, Artware s'est développé en distributeur par correspondance international, avec un catalogue qui s'est vite épaissi.
Au départ, nous n'avions pas réellement d'objectif. Mais quand Uwe et moi avons pris notre exemplaire du disque de Current 93, il a fallu que nous vendions les quarante-huit qui restaient. On peut dire qu'Artware est apparu comme un effet secondaire. Aujourd'hui, le catalogue d'Artware est assez important, mais d'un point de vue professionnel, il reste encore beaucoup de choses à améliorer. Pendant longtemps, je n'ai eu ni fax (je m'en suis procuré un il y a peu), ni ordinateur. Tous mes fichiers sont faits à la maison, et heureusement, je bénéficie de l'aide inestimable d'un collègue, Rainer, sans qui je ne pourrais pas m'en sortir. J'aimerais bien disposer de davantage de matériel, mais je n'ai pas assez d'argent pour le moment. En tout cas, lorsque cela changera, cela ne m'empêchera pas de continuer à m'occuper des commandes et des envois comme du reste de ma correspondance, avec tout l'aspect "Comment vas-tu ?" et "Quoi de neuf ?".
La récente réorganisation d'Artware en deux départements distincts est due au fait que mon associé Uwe est davantage intéressé par le domaine des films et de la vidéo, qui nécessite à lui seul un travail considérable et ne laisse pas le temps de s'occuper en même temps du domaine musical. Artware Provision est un label à part entière, séparé d'Artware Audio, et son principal but est de promouvoir les films underground new-yorkais auprès du public allemand le plus large possible. Uwe a par exemple récemment organisé une tournée en Allemagne des deux réalisateurs Nick Zedd et Richard Kern, surtout connus pour leur film "Fingered" avec Lydia Lunch.


Distribution

Je suis toujours très heureuse lorsque de nouveaux labels m'écrivent ou lorsque des artistes m'envoient leurs premiers travaux. Les contacts constituent vraiment pour moi l'un des aspects les plus importants de ce travail. Mais il faut que je sois convaincue à 100% de la qualité d'un produit avant de l'inclure à mon catalogue, et je me réserve le droit de renvoyer tout ce que je n'aime pas. Je pense qu'il est important de s'en tenir à un certain niveau de qualité. D'un autre côté, il m'arrive de commander des productions d'artistes dont je n'ai jamais entendu parler, mais uniquement lorsque cela provient de labels établis, connus pour la qualité de leurs réalisations.
Pour être honnête, il m'est actuellement impossible de vivre de mes activités commerciales. En principe, tous les bénéfices que je fais avec la distribution sont réinvestis dans les productions du label, et serviront également bientôt à acheter du nouveau matériel de bureau. C'est la raison pour laquelle j'ai également un autre emploi qui me permet de vivre.
Jusqu'à présent, je n'ai jamais eu aucun problème avec les labels avec lesquels je travaille, à l'exception d'un label japonais qui me devait de l'argent mais qui a fait faillite.
Il y a trois ans, Artware pouvait être considéré comme le spécialiste des expressions artistiques extrêmes, mais depuis lors, les temps ont changé. La plupart des musiques dites "indépendantes" sont devenues très à la mode et, à mon avis, beaucoup d'entre elles ne présentent aucun intérêt. C'est la raison pour laquelle de nombreux distributeurs ici et partout dans le monde commencent à s'intéresser à ce marché. En Allemagne, quelques-uns d'entre eux, qui sont comme des majors parmi les indépendants, ont réussi à s'établir au cours des dernières années. Leur catalogue est souvent très varié, et on y retrouve des choses comme du heavy metal ou de la pop anglaise. Mais au milieu de tout cela, ils ont aussi quelques raretés comme les productions RRR par exemple. On va bientôt les retrouver dans les rayons des grands magasins à côté du dernier album de Jason Donavan ! Mais ceci n'est que l'aspect négatif du problème. Ce qui est positif en revanche, c'est qu'avec tous les nouveaux labels, faire partie de ce réseau est devenu beaucoup plus excitant. Ma boite aux lettres est toujours pleine à ras bord de courriers de toutes sortes en provenance de labels. C'est ce qui rend le travail plaisant. Je travaille en collaboration avec environ quatre cents labels et distributeurs éparpillés dans le monde entier, et j'ai à peu près le même nombre de clients qui sont d'origines très diverses. Les nouveautés paraissent dans un supplément, deux fois par an, que j'envoie à ceux qui m'ont fait des commandes. Chacun d'eux est accompagné d'une cassette d'une heure comprenant des extraits des productions les plus intéressantes. Naturellement, la majorité de mes clients sont allemands, mais il y en a aussi qui vivent dans des pays aussi lointains que l'Australie, le Japon, l'Indonésie ou la Nouvelle-Zélande. En fait, les seuls endroits du monde où je n'ai pas de clients sont le Groenland et quelques pays d'Afrique.
En ce qui concerne les labels, la plupart sont américains, probablement parce que ce pays est à la fois le plus grand et le plus fou. Jusqu'à présent, je n'ai eu que très peu de contacts avec les habitants de l'ancien bloc de l'Est. Je suppose qu'ils ont des préoccupations plus urgentes actuellement que de s'intéresser à Artware, mais je suis certaine que cela changera au cours des prochaines années. Un signe encourageant a été pour moi de recevoir la playlist d'une radio tchécoslovaque, sur laquelle j'ai eu la surprise de voir figurer tous les meilleurs groupes tels que The New Blockaders ou The Gerogerigegege.
Je m'occupe moi-même d'envoyer toutes les factures aux clients. Les commandes ne se réduisent pas à de simples considérations financières ; c'est aussi un moyen de communiquer, au sujet de choses telles que les productions qui ne sont plus disponibles, etc. Parfois, des clients me demandent des productions dont je n'ai jamais entendu parler, et en leur envoyant la facture suivante, vous pouvez être certain que je leur demanderai plus d'informations au sujet de ce qu'ils recherchent. J'ai reçu de nombreuses informations de valeur de la part de clients lorsque j'ai commencé.


France / Allemagne

Il me semble qu'il existe en France beaucoup plus de musiciens intéressés par la musique électronique qu'en Allemagne. L'incroyable diversité des approches dans ce domaine rend la scène musicale française vraiment fascinante. De nombreux noms me viennent à l'esprit : Anne Gillis, Entre Vifs, DDAA, X-Ray Pop, Club Moral [de Belgique et non de France, NdT], Costes, Étant Donnés, Minamata, et beaucoup d'autres. Le devant de la scène allemande n'est pas aussi prestigieux.
Évidemment, ma préférence va à ce que je qualifierais de "conceptual noise", sans quoi je n'aurais pas produit un CD d'Entre Vifs ! Mais il y a beaucoup d'autres styles que j'aime écouter. Cela dépend complètement de mon humeur.
En Allemagne, il n'existe rien de comparable non plus à un label tel que INA-GRM et leur collection unique de musique contemporaine et électroacoustique qui constitue un must pour tous les collectionneurs. Il existe à Berlin un label intéressant, Edition RZ, consacré à ce que l'on pourrait qualifier de musique électronique classique, mais en dehors de cela, rien ne se rapproche de ce qui existe en France. Bien sûr, nous avons nos vieux maîtres : des gens comme Asmus Tietchens, H.N.A.S. ou P16.D4 mais c'est tout. En ce qui me concerne, mon préféré est Asmus Tietchens.


Production

La création d'un label de production est apparue comme l'aboutissement logique de ce que je faisais. De part mes activités commerciales, j'ai toujours été en contact direct avec les artistes, et je n'ai donc eu qu'à demander à Entre Vifs, De Fabriek, Sigillum S ou Anne Gillis s'ils étaient d'accord pour que sorte un CD de leur musique sur le label Artware. J'ai été très surprise que tous disent "oui". Bien entendu, les artistes auxquels je me suis adressée étaient ceux qui j'appréciais le plus, et c'est la raison pour laquelle j'ai été très excitée qu'ils acceptent.
Les quatre premières productions d'Artware ont été réalisées en éditions limitées à cinq cents exemplaires. Je n'ai jamais eu l'intention de vendre mes produits à de gros distributeurs pour qu'ils se retrouvent dans les bacs de grands magasins ; il m'a donc fallu constituer mon propre réseau de distribution que je continue aujourd'hui à mettre en place. Naturellement, cela me prend beaucoup de temps de vendre cinq cents copies de chaque CD, mais tant que je ne serai pas plus sûre de moi au niveau de la distribution, il vaut mieux ne pas produire davantage pour limiter les risques. Cela dit, j'espère que je pourrai bientôt réaliser des éditions de mille exemplaires.
Le conditionnement de mes productions a pour moi beaucoup d'importance dans la mesure où je souhaite que chacune d'elles procure un plaisir non seulement auditif mais également visuel. C'est un aspect des choses qui me fascine, et je suis sûre que ceux qui achètent mes CDs ou mes LPs apprécient également.
Jusqu'à présent, je n'ai réalisé aucun disque de groupes allemands, car la plupart produisent leurs disques eux-mêmes, souvent sur leurs propres labels. Mais il n'est pas impossible que j'en choisisse un un jour, à la seule condition que sa musique me plaise. Peut-être qu'à l'avenir je produirai également des groupes d'anciens pays de l'Est. Je l'espère en tout cas.
Si j'en juge par les échos que j'en ai, habituellement sous forme de lettres, je peux affirmer sans danger que de nombreuses personnes apprécient le label Artware, et ce depuis le début.
Je consacre beaucoup de temps à la promotion de mes productions. C'est absolument indispensable pour la bonne vente des disques, en particulier lorsqu'il s'agit de nouveaux noms, même si c'est important également pour des groupes plus connus comme De Fabriek.


Projets

J'ai en prévision la sortie d'un CD de la musicienne bordelaise Anne Gillis et j'espère qu'il sera bientôt disponible. Elle a l'intention de me rendre visite et de me faire écouter ses nouveaux travaux que j'ai hâte de découvrir. Je lui ai demandé d'enregistrer un CD pour Artware, tout simplement parce que je suis fascinée par sa façon d'utiliser la musique électronique. J'espère vraiment que tout va bien se passer. Anne est un peu un mystère : tout le monde connaît sa musique et pourtant rares sont ceux qui ont réussi à mettre la main sur ses albums qui sont très limités [le CD d'Anne Gillis a finalement été édité par le label SFCR, NdT].
Ma prochaine production devrait être un CD de Paul Lemos (Controlled Bleeding) enregistré en collaboration avec Joe Papa. Pour la première fois sur Artware, cette référence paraîtra en édition limitée à mille copies. Je suis très heureuse et très excitée par ce projet qui s'intitulera "Music For Stolen Icons – Part II".
Ensuite, il y a une chose dont j'ai toujours eu envie, c'est d'ouvrir mon propre magasin de disques, avec une grande machine à café et plein de fauteuils confortables où les gens pourraient s'asseoir, se relaxer, écouter tout ce qu'ils veulent, et aussi acheter des disques bien sûr.


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